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La Guerre du Tonkin

Triomphante

Corvette cuirassée type victorieuse (1879-1896)

Chantier : Rochefort. Commencé : 05/08/1869; Mis à flot : 28/03/1877; En service : 06/05/1879; Retiré : 08/07/1896.

Caractéristiques

4150 t; 2200 cv; 76,9 x 14,9 x 6,3 m; 380 h, I 190 + VI 140.

Observations

Désignée aussi "cuirassé de croisière".

Source : Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Colbert à nos jours - Capitaine de Vaisseau Jean-Michel Roche - Tome II 1870-2006

Campagne du Tonkin et de Chine

1883-1885

Situation

La politique française, dans ce qui allait devenir l'Indochine fut marquée par l'incertitude et la timidité. Dans ses Souvenirs, Freycinet insiste sur le fait que Jules Ferry "paraît avoir été entraîné par les évènements plus qu'il ne les a conduits. On peut même se demander s'il avait prévu l'extension que recevraient ses desseins et s'il n'a pas été un conquérant malgré lui". Il semble certain que Ferry ne songeait nullement à fonder un empire asiatique mais il se trouva pris dans un engrenage diplomatique puis militaire.

L'empereur d'Annam n'avait pas exécuté les clauses du traité signé à Hué en 1874, le gouvernement français décida, à la fin de 1881, l'envoi d'une petite expédition comprenant 3 canonnières et 700 hommes qui devait opérer au Tonkin pour y assurer la liberté du commerce français prévue par le traité. Le commandement en fut confié au capitaine de vaisseau Henri Rivière, commandant de la division navale de Cochinchine, auquel furent adressées des instructions très prudentes, lui recommandant d'agir "politiquement, pacifiquement, administrativement", ce qui était faire preuve d'une méconnaissance absolue de la situation. Rivière se heurta naturellement à des manifestations hostiles qui l'acculèrent à employer la force. Le 25 avril 1882, il s'emparait de la citadelle d'Hanoï et le 27 mars 1883, le ministre des Affaires étrangères, Challemel-Lacour, restreignait l'affaire à la répression de la piraterie dans le delta et déclarait : "il n'est pas permis de songer à une conquête du Tonkin qui ne présenterait certes pas de grandes difficultés mais qui serait absolument stérile". Le Président de la République, Jules Grévy, était très hostile à l'expédition car il mesurait le danger de l'engrenage.

Sur place, la situation s'aggrava brusquement. En mai 1883, Hanoï fut encerclée par les Pavillons Noirs, et le 19, Rivière, qui tentait une sortie pour se dégager, fut tué au combat de Can-Giay, près du Pont de Papier. Alors que, dix ans plus tôt, la mort de Francis Garnier, dans des conditions presque semblables, étaient passée presque inaperçue, celle d'Henri Rivière provoqua à Paris une émotion considérable. Outre ses talents de marin, Rivière était auteur notoire de romans et de pièces de théâtre et le Tout-Paris assista au service funèbre célébré à La Madeleine avec les chœurs de l'Opéra. L'opposition parlementaire, assez vive à droite comme à gauche, disparut et c'est à l'unanimité que la Chambre vota les crédits demandés par le gouvernement pour l'envoi de renforts au Tonkin. Pour une fois, les décisions furent rapides. Le 31 mai, un décret créait une division navale du Tonkin dont le commandement était confié au contre-amiral Courbet. Celui-ci, qui était à la tête de la division navale d'essais à Cherbourg, appareilla dès le 26 mai avec le cuirassé Bayard pour rejoindre son poste. Il arrive en baie d'Along le 10 juillet.

Instructions

Pris au piège, le gouvernement français ne sut pas définir une politique cohérente. "On s'interrogeait anxieusement écrit Freycinet, sur les moyens de terminer cette guerre sans but défini". L'ennemi véritable était la Chine qui soutenait les troupes plus ou moins régulières combattant au Tonkin, mais, par crainte de complications diplomatiques avec l'Angleterre et l'Allemange, Paris ne voulut jamais s'engager à fon dans un conflit avec Pékin qui présentait évidemment des difficultés insurmontables. On adopta donc des demi-mesures, menées au jour le jour et sans plan précis. La politique dite des gages, destinée en principe à mettre la France en position forte pour négocier, n'aboutit qu'à des déceptions du fait des mauvais choix opérés. Formose ne présentait aucun intérêt stratégique, ne disposait pas de bons pors et ne pouvait être attaquée avec succès avec les forces dont disposait Courbet. Celui-ci avait vite compris que c'était en Chine continentale qu'il fallait prendre des gages et qu'il convenait d'attaquer la flotte chinoise en Chine du Nord et non pas perdre son temps et ses hommes en actions périphériques sans grand effet. Mais l'amiral ne réussit jamais à faire prévaloir ses conceptions stratégiques.

Composition des forces

Renforcée à plusieurs reprises, l'escadre commandée par Courbet finit par comprendre 5 cuirassés : Bayard, portant le pavillon-amiral, La Galissonnière, Turenne, Triomphante et Atalante, 15 croiseurs, 1 aviso, 7 cannonnières, 2 transports, 1 croiseur auxiliaire et 4 petits torpilleurs.

La flotte chinoise, sur laquelle on manquait de renseignements pré, était divisée en plusieurs escadres. Celle du sud était forte de 4 croiseurs, 2 avisos-transports, 5 cannonières, 7 canots torpilleurs et d'un nombre important de jonques armées en guerre. Dans le Nord, se trouvaient 3 croiseurs en acier construits en Allemagne, 1 frégate, 1 corvette, 2 avisos-transports. Cette flotte avait bénéficié de l'assistance technique de spécialistes européens, en particulier allemands.

Opérations

Le 30 juillet 1883, une conférence réunit à Haïphong, Courbet, le commissaire général Harmand et le général Bouet, commandant les troupes du Tonkin. Il fut décidé d'attaquer Sontay, citadelle principale des Pavillons Noirs, mais de procéder d'abord à une démonstration navale destinée à impressionner l'Empereur d'Annam.

Le 14 août, Courbet appareillait avec le Bayard, un croiseur et une cannonière pour Tourane où il sera rejoint par l'Atalante, une cannoniè et deux transports chargés de troupes. L'ultimatum envoyé à la cour de Hué étant resté sans réponse, le 18 août, à 14 h 30, le bombardement des forts protégeant l'entrée de la Rivière des Parfums commença. Le 20 août, les troupes aux ordres du capitaine de vaisseau Parrayon, commandant du Bayard, débarquèrent et le soir-même, l'Empereur envoyait des parlementaires. Harmand remontait jusqu'à Hué où il signa, le 25, un nouveau traité reconnaissant le protectorat français sur l'Annam et le Tonkin. L'escadre remonta en baie d'Along et organisa le blocus des côtes pour empêcher l'arrivée de secours extérieurs. Le 26 octobre, Courbet était nommé commandant en chef des forces de terre et de mer et s'installait à Hanoï pour organiser l'attaque prévue contre Sontay, position solidement fortifiée avec des canons modernes sous casemates et défendue par une dizaine de milliers d'hommes. Transportées en partie par cannonières et jonques, les deux colonnes françaises attaquèrent le 14 décembre et enlevèrent la place après un combat très dur. En janvier 1884, Courbet était remplacé au commandement en chef par le général Millot et promu vice-amiral le 1er mars.

Pendant que se déroulaient ces opérations, le gouvernement français négociait avec la Chine par l'intermédiaire du capitaine de vaisseau Fournier, commandant du croiseur Volta, lié d'amitié avec le vice-roi du Tchi-Li Hong Chang, qui faisait fonctions de ministre des Affaires étrangères. Le 11 mai 1884, à Tien-Tsin, était signé un traité par lequel la Chine acceptait les accords conclus entre la France et la Cour de Hué et s'engageait à retirer ses troupes du Tonkin. Mais, le 24 juin, survint l'incident de Bac-lé au cours duquel une colonne française fut attaquée en violation du traité et subit des pertes. Paris protesta avec énergie et adressa à la Chine un ultimatum exigeant le respect du traité conclu le 11 mai et le paiement d'une indemnité. Le 1er juillet, Courbet était nommé commandant en chef des divisions navales du Tonkin et de Chine qui, fusionnées en une seule, devinrent le 29 août l'escadre d'Extrême-Orient, laquelle reçt l'ordre de se rendre sur les côtes chinoises pour aller bloquer l'arsenal de Fou-Tchéou qui se trouvait à une vingtaine de kilomètres de la mer sur le rivière Min, étraite et sinueuse et assez bien fortifiée sur ses rives défendues par des casemates armées de canons anglais et allemands, principalement vers les passes Kimpaï et Mingam. Courbet arriva à l'île Matsu, à l'entrée de la rivière Min, le 14 juillet 1884. Un terminal télégraphique installé sur l'île Sharp Peak lui permettait de rester en liaison rapide avec Paris, ce qui limitait ses possibilités d'initiative. L'amiral s'était procuré des pilotes mais néanmoins, le 16, le croiseur Hamelin, envoyé en reconnaissance dans la rivière, s'échoua. Courbet arriva assitôt sur le Volta et, grâce aux scaphandriers du Bayard et du La Galissonnière, le croiseur fut remis à flot et renvoyé à Saïgon pour réparation. Il concentra ensuite ses forces en vue d'une attaque et réunit ainsi dans la rivière le cuirassé Triomphante, 4 croiseurs, 3 cannonières et 2 petits torpilleurs. Après une attente épuisante de quarante jours, l'ordre arriva enfin de Paris et, le 23 août, les torpilleurs et un canot à vapeur du Volta, entraînés par le lieutenant de vaisseau Boué de Lapeyrère, partaient à l'assaut des navires chinois. Ce fut un succès et deux croiseurs chinois furent coulés. Le 24 et le 25, les canons de la flotte bombardaient l'arsenal et les compagnies de débarquement effectuaient des destructions. L'escadre française n'avait perdu que 6 morts et 27 blessés. 22 navires chinois étaient détruits.

Après cet exploit, Courbet en réalisa un second qui consistait à sortir ses bâtiments de ce qui pouvait devenir un piège. Avec une maîtrise remarquable, il réduisit au silence les forts chinois grâce au tir précis de ses cannoniers empêcha les Chinois d'obstruer la passe de Kombaï en faisant détruire par le lieutenant de vaisseau Duboc les jonques chargées de cette mission, fit draguer les chenaux pour éviter les mines et le 30 août, l'escadre au complet arrivait à Matsu. L'affaire eu en France un très grand retentissement et Courbet reçut le 13 septembre la m&eacutge;daille militaire.

Pendant ce temps, les 4 et 5 août, le contre-amiral Lespès, avec la Galissonnière, un croiseur et une cannonière, avait bombardé Kelung à Formose et tenté, en vertu de la politique des gages, des charbonnages de cette région. Mais les effectifs engagés étaient insuffisants et il fallut renoncer. Une nouvelle tentative eut lieu au début de septembre à Tamsui, à 30 milles de Kelung. Après des reconnaissances effectuées par le Lutin et la Vipère, le 2 octobre, La Galissonnière, la Triomphante et un croiseur bombardaient les forts. Le 8 une tentative de débarquement échoua encore une fois malgré l'appui des canons de la flotte qui protégèrent le retour à bord des troupes. On se borna alors à bloquer les côtes ouest et nord de Formose mais, selon les instructions de Paris, il s'agissait d'un blocus "pacifique" qui interdisait les visites de navires en pleine mer. Imposant aux équipages de rudes épreuves dans des mers très dures, cette manœuvre n'eut évidemment aucune efficacité et n'exerça aucune influence sur la position du gouvernement chinois.

En février 1885, Courbet, laissant le soin de ce blocus à l'amiral Lespès, chercha à neutraliser ce qui restait de la flotte chinoise et en particulier les trois croiseurs modernes construits en Allemagne. Le 11 février, commença une course poursuite sur les côtes de Chine mais l'escadre française manquait de croiseurs rapides et les Chinois réussirent en partie à lui échapper sauf deux bâtiments qui se réfugièrent en baie de Sheï-po où ils furent immédiatement bloqués par le Bayard, la Triomphante, le Nielly, l'Eclaireur et la Saône. Après avoir fait sonder les passes, Courbet lança à l'attaque, le 14 février, deux canots torpilleurs de 8 m 50 armés d'une torpille fixée sur une hampe à l'avant de l'engin. Commandés par le capitaine de frégate Gourdon et le lieutenant de vaisseau Duboc, ces minuscules bâtiments réussirent dans la nuit du 14 au 15 à torpiller et à détruire la corvette Yu-yin et la frégate Tchong-king. Cette opération parfaitement réussie n'avait coût qu'un seul mort.

Le 14 mars, Courbet obtint du gouvernement l'autorisation de pratiquer le blocus du riz pour troubler l'approvisionnement de la Chine du Nord et peser sur la politique suivie par Pékin. L'escadre française croisa devant l'embouchure du Yang-Tsé tandis que le 8 mars, la division du contre-amiral Lespès appuyait un nouveau débarquement à Formose dans la r&eaucte;gion de Kelung. L'amiral n'avait cessé d'exprimer son hostilité aux opérations dans ce secteur dont l'intérêt stratégique lui semblait nul. Il préconisait au contraire l'occupation de l'archipel des Pescadores où se trouvait la magnifique rade de Makung et reçut enfin l'accord de Paris en mars. Minutieusement préparée, l'attaque commença le 29 mars par un bombardement qui réduisit au silence les forts chinois. Le 30, la Triomphante démolissait au canon les barrages obstruant la passe et la Vipère, brillamment commandée par Boué de Lapeyrère, entrait dans la baie en pourchassant les Chinois en fuite. Courbet fit aussitôt entreprendre le levé hydrographique et l'installation d'une base logistique avec magasins, parcs &agravfe; charbon, etc.

Pendant ce temps, les négociations franco-chinoises s'étaient poursuivies et avaient abouti, le 4 avril 1885 à la signature d'un protocole d'armistice. Le 15, le blocus de Formose était levé mais celui du riz continuait, assuré devant l'embouchure du Yang-Tsé par les divisions des amiraux Rieunier et Lespès. Épuisé physiquement et moralement par cette longue campagne, Courbut mourut à bord du Bayard en rade de Makung le 11 juin. Le traité de paix définitif entre la France et la Chine avait été signé le 9 et ne constituait qu'un replâtrage de celui de Tien-tsin.

Résultats et tactique

L'énorme effort accompli par la Marine pour mener une campagne dans des mers très dures aboutit à des revers navals très graves pour la flotte chinoise qui y perdit un nombre important d'unités et se révéla incapable d'assurer la protections des côtes du pays. Courbet disposa d'une maîtrise de la mer pratiquement totale et les mouvements de l'escadre ne furent jamais troublés par une marine chinoise qui fit preuve d'une grande passivité en se terrant dans ses bases. Ces succès navals indiscutables pesèrent sur la politique chinoise et incitèrent le gouvernement de Pékin à hâter le cours des négociations.

Sur le plan diplomatique, les bénéfices pouvaient paraître minces puisque la France acceptait le retour au statu quo et donc l'abandon des conquêtes de Courbet. Celui-ci espérait vivement que l'on conserverait les Pescadores et la rade de Makung, position stratégique de premier ordre dont l'importance échappa totalement aux n&eacutge;gociateurs français. Français et Chinois étaient pressés d'en finir de sorte que Paris renonça à toute indemnité et Pékin abandonna toute prétention sur l'Annam et le Tonkin. La présence française dans ce qui allait devenir l'Indochine ne se trouvait donc confimée.

Dans le domaine de la tactique, cette campagne comportait des enseignements d'un vif intérêt. En premier lieu, elle avait démontré une fois de plus l'efficacité très relative des des blocus et la nécessité, pour les assurer, de disposer de moyens considérables. Le problème était spécialement ardu en mer de Chine avec des conditions météorologiques très difficiles. Deuxième enseignement : l'importance grandissante de la vitesse. L'escadre française fut souvent gênée dans ses opérations par la vitesse insuffisante de ses bâtiments qui permit aux croiseurs chinois d'échapper aux poursuites. Étrangement, la leçon ne sera pas retenue et la flotte conservera ce handicap jusqu'à la première guerre mondiale qu'elle abordera sans posséder un seul croiseur rapide. Il faudra attendre le programme de 1922 pour qu'on se décide enfin à adopter ce type de bâtiment.

Troisième enseignement enfin qui va alimenter bien des discussions, les succès remportés à Fou-Tchéou et à Sheï-po par des petits engins porte-torpilles. On était alors en pleine expansion des théories de la Jeune École et les partisans enthousiastes du petit torpilleur crurent trouver dans la campagne de Courbet une confirmation de leurs théories. Comme il arrive fréquemment dans les débats passionnés, ceux-ci ne retinrent que les faits, qui allaient dans leur sens et ne tinrent pas compte du fait que les exploits réalisés par Boué de Lapeyrère, Gourdon et Duboc l'avaient été dans des conditions très particulières et qu'il n'était guère judicieux d'en tirer des conclusions trop générales. Enfin, il convenait de retenir aussi la vulnérabilité de ces bâtiments qui apparut à Fou-Tchéou où, le 24 août, deux torpilleurs chinois qui tentaient d'attaquer les bâtiments français furent rapidement détruits par le feu du Duguay-Trouin et de la Vipère. Les leçons tactiques de la campagne de Courbet ont donc été très insuffisamment méditées. Il était tout à fait abusif d'en conclure à la supériorité du petit torpilleur sur les grands bâtiments.

L'aventure orientale

Premières tribulations des européens en Chine

Il faut remonter très loin dans l'histoire des relations entre les pays d'extrême-Orient - particulièrement la Chine - et les principales nations européennes si l'on veut justifier plus d'un demi-siècle d'interventions armées et navales dans ces contrées lointaines.

Premiers arrivés en Chine en 1517, les Portugais ne tardèrent pas à s'y comporter en conquérants et la Chine, tentée un instant d'ouvrir ses portes, les referma aux Européens pour trois siècles, les parquant, moyennant un loyer énorme dans l'île de Macao et ne leur laissant à Canton qu'une étroite bande de rivage pour y établir leurs factoreries. En 1839, malgré l'interdiction de vente du gouvernement chinois, les marchands anglais tenaient à Canton la tête d'un commerce particulièrement prospère : celui de l'opium. 20 000 caisses saisies et détruites dans les entrepôts anglais furent le point de départ d'une série d'opérations militaires connues sous le nom de "Guerre de l'opium" (1840-1841). Nankin, investie par les protestataires, une paix fut signée. L'île de Hong-Kong était cédée à l'Angleterre en toute propriété et cinq ports de Chine ouverts au commerce. Peu de temps après, la France et les États-Unis étaient autorisés à commercer avec la Chine et nous obtenions le protectorat des missions catholiques (1844), ainsi que l'installation d'ambassadeurs-résidents. Mais les relations étaient loin d'être amicales : tracasseries, empêchements, meurtres d'Européens. Pour y mettre fin, un corps expéditionnaire franco-anglais fut envoyé en 1856. Prise de court, la Chine signa à Tien-Tsin des préléminaires de paix (1858), promit tout ce qu'on voulut. Cette habile ruse de guerre lui donna le temps de fortifier l'embouchure de Peï-Ho, la rivière de Pékin et quelques mois plus tard, la flotte portait nos plénipotentiaires, fut reçue au canon par les forts de Takou. C'était la guerre.

Les forces combinées franco-anglaises étaient de 23 000 hommes, dont 8 000 français, sous le général Cousin Montauban. Takou fut enlevée. Puis, après le combat du pont de Palikao (septembre 1860), Tien Tsin était prise et la marche sur Pékin commença avec des embuscades dans lesquelles tombèrent les arrières-gardes. Les malheureux que les Chinois firent prisonniers furent martyrisés atrocement avant d'être exécutés. Cette furie de massacres se communiqua à la troupe qui enleva Pékin et mis à sac le Palais d'Été. Les Chinois contraints de signer le 24 octobre 1860, accordaient aux Européens sept ports nouveaux dont Hang-Kéou. Mais pour une large fraction de la population - les Taï Ping - opposée à la dynastie Mandchoue, alors au pouvoir, cette paix n'était qu'un chiffon de papier. Les dissidents se constituèrent en bandes dans les montagnes du Yu Nan. Nos marins les retrouveront en face d'eux sous le nom de Pavillons Noirs pendant la campagne du Tonkin. Pour lors en Chine même, ils fomentèrent des révoltes sanglantes. Nos forces de Chine étaient commandées par les lieutenants de Vaisseau Caligny et Gicquel. L'Amiral Protet fut tué en mai 1862 sous les murs de Chang-Haï.

Cependant, les ports étaient ouverts et nous pouvions désormais commercer, mais il n'était pas question d'avoir en Chine une base navale, nous devions la rechercher ailleurs et d'abord en Annam.

Conquête de la Cochinchine

Nous avions en Annam un prétexte pour intervenir : des réparations à obtenir pour le massacre de plusieurs missionnaires. Mais par quel bout fallait-il prendre le problème ? Faute d'instructions précises, l'Amiral Rigault de Grenouilly occupa d'abord Tourane (août 1858) puis Saigon (février 1859), mais la cour de Hué ne se manifestant toujours pas, l'estuaire du Mékong, grenier à riz, fut bloqué. On croyait enfin tenir l'empereur annamite : Tu-Duc. C'était bien mal connaître l'obstination orientale. Le temps travaillait contre nous. Des garnisons des places occupées, on dût extraire un fort contingent d'hommes pour renforcer nos troupes de Chine au golfe de Petchili. Saigon était assiégiée. Sans la ténacité de l'Amiral Rigault, l'entreprise annamite aurait été sans lendemain, mais l'amiral sut vouloir et en février 1861, l'Amiral Charner délivrait Saigon, tandis que l'Amiral Bonnard forçait le Mékong et s'emparait de My Tho. Des préliminaires de paix étaient entrepris, mais là, comme en Chine, il fallut la contrainte d'un blocus pour que l'Empereur Tu Duc signat le traité de Hué (avril 1863). Nous obtenions d'abord trois provinces, puis la totalité de la Cochinchine.

Qu'allait-on faire de ce territoire, y établir une colonie comme le souhaitait la Marine ? n'y garder que quelques bases comme on l'envisageait à Paris ? D'actifs propagandistes : les Lieutenants de Vaisseau Garnier et Rieunier bataillèrent ferme jusqu'à la décision finale (1865) de s'installer.

La France avait traversé une grave crise politique. L'échec du Mexique (350 millions de francs, 5 000 morts) avait quelque peu découragé des entreprises coloniales. Mais l'impulsion donnée au commerce par des groupes financiers soucieux d'investir, était irrésistible. La France s'enrichissait. On en eut la preuve quand le gouvernement lança en 1868 un emprunt pour payer les Grands Travaux de l'Empire. Il fallait 400 millions, on obtint 15 milliards !

La Marine avait, dès lors, à faire la preuve de la valeur de ce territoire. Le Mékong apparaissait la voie royale pour le drainage de toutes les richesses de la Chine, du Laos, du Cambodge. L'admirable exploration du Mékong qui dura trois ans fût l'œuvre du Capitaine de Frégate Doudart de Lagrée et de son second Garnier. Ils remontèrent jusqu'au Yu-Nan, hydrographiant, négociant avec les populations riveraines des traités d'alliance. Lagrée devait mourir d'épuisement à la frontière de Chine. Garnier rentra seul, déçu sur le but principal de l'expédition : le Mékong coupé de rapides n'était pas navigable ! Mais il avait reconnu que le Song-Koï, le fleuve du Tonkin était une voie meilleure et plus directe pour la pénétration vers la Chine et ce pressentiment fut à l'origine de la campagne du Tonkin.

Entre-temps, nous nous étions installés dans le sud. L'Amiral Dupré était le gouverneur de la Cochinchine. Nous avions depuis 1863 un traité de protectorat avec le Cambodge.

La redoute tonkinoise

Le prétexte de la protection de nos ressortissants au Tonkin (en particulier le redressement des torts causés au négociant Jean Dupuis) servit à couvrir l'expédition Francis Garnier.

Francis Garnier débarque à Hanoï le 5 novembre 1873 pour négocier un traité de commerce, mais devant la mauvaise volonté qu'on lui oppose, il se voit forcé de recourir aux armes. Le 20 novembre, il s'empare de la Citadelle et plus tard, avec 9 officiers, 175 hommes et deux cannonières, pacifie le delta. C'est la fin ou plutôt le renversement du monopole des droits, taxes, péages, impôts et perceptions diverses dont étaient frappés les marchands qui trafiquaient sur le fleuve.

Les Pavillons Noirs, particulièrement lésés par ce revirement de situation commencent une campagne de guérilla; c'est dans un de ces brefs et violents engagements que Francis Garnier tombe sous les murs de Hanoï, le 21 décembre 1873.

Il faut alors évacuer. Le lieutenant de Vaisseau Philastre organise le repli. Un traité de Saigon est alors négocié avec la cour d'Annam, en mars 1874. Comme les autres traités, celui-ci fut sans effet. Non seulement le fleuve Rouge n'était pas ouvert au commerce, mais l'Annam recherchait des alliances avec les autres puissances européennes (Grande Bretagne, Allemagne, Espagne) ainsi que la protection de la Chine.

Mais en France les hésitations de 1865 étaient passées. La fermeté d'un Freycinet, convaincu par les arguments de l'Amiral Jauréguiberry (ancien Gouverneur de la Cochinchine) détermina l'envoi é Pékin et à Hué de nos deux ministres plénipotentiaires Le Myre et Patenôtre.

En mars 1882, le Capitaine de Frégate Rivière est devant Hanoï avec trois cannonières et 700 hommes. Il a en particulier pour instructions de garder son sang-froid. Les escarmouches l'obligent à l'attaque. Hanoï est emportée d'assaut en avril 1882 après un combat de trois heures. Les Pavillons Noirs descendus de Chine harcèlent le corps expéditionnaire, il faut pousser en amont du delta jusqu'à Nan-Dinh (mars 1883), et c'est en repoussant une attaque devant Hanoï en mai 1883 que Rivière est tué. Cette mort eut sur l'opinion publique un effet considérable. Rivière était connu à Paris comme marin, écrivain, homme du monde. Ce qui n'avait été qu'une entreprise pour protéger notre commerce se transforma en conquête systématique du Tonkin. Des crédits furent votés, 4 000 hommes mis sur le pied de guerre, une force navale constituée : 29 bâtiments dont 4 cuirassés.

L'Amiral Courbet devait opérer en Annam, l'Amiral Meyer en Chine.

Après une rapide traversée, la flotte de Courbet arrive devant l'estuaire de la rivière de Hué. Un ultimatum est adressé à la Cour, qui le repousse. Les 18 et 19 août, un bombardement anéantit les forts. Les marins les occupent le 20. L'entrée de la rivière désormais libre, les cannonières Lynx et Vipère franchissant une estacade de jonques coulées, remontent vers Hué; mais il n'y a point de combat, le 25 août, la Cour signe un traité qui précise entre autres clauses : l'établissement d'un Ministre français résidant à Hué et la réorganisation militaire et civile du pays grâce à la coopération des fonctionnaires français. Une flottille de blocus était néanmoins maintenue sur les côtes d'Annam en garantie de la bonne exécution du traité du 25 août.

On pouvait dès lors s'occuper du Tonkin. Courbet était nommé Commandant en Chef des Forces combinées navales et terrestres. Il avait sous ses ordres 9 000 hommes des troupes de la Marine. Notons à ce propos qu'en dehors de quelques bataillons de tirailleurs algériens et de la Légion, il n'y eut en Indochine au moment de la conquête que des troupes de Marine et que ces troupes furent régies jusqu'en 1900 par le Ministère de la Marine lui-même.

L'attaque de Son-Tay, point de regroupement de l'ennemi, fut menée à bien du 14 au 16 décembre. Ce devait être la dernière opération terrestre menée par l'Amiral Courbet. Le Commandement de cette troupe nombreuse revenait en effet de droit à un général de l'Armée de terre. Le Général Millot fut désigné. Cependant, tant que la Chine continuait à soutenir l'Annam et à abriter les Pavillons Noirs sur la frontière du Tonkin (la raison officielle donnée par Pékin en était la répression de la piraterie sur le fleuve), un lourd handicap péserait sur la conquête. Il fallait que Pékin sorte de l'affaire. On allait au besoin l'y forcer. Ce rôle échut à l'Amiral Courbet.

Campagne de Chine

De nombreuses et difficiles tractations avaient été entreprises auprès des représentants du parti modéré et des commerçants chinois. Ceux-là ne voulaient pas la guerre. Des accords furent signés à Tien Tsin. De bonne foi. On crut l'affaire réglée et notre liberté de manœuvre assurée au Tonkin. Forts de ces engagements, on envoya la troupe à l'intérieur du territoire. Cruelle méprise ! Le 23 juin 1884, la colonne de 600 hommes qui se dirigeait vers Lang Son fut décimée par les réguliers chinois. Trahison ? En fait la cour de Pékin n'avait pour sa part rien signé. Nos parlementaires n'avaient obtenu des garanties que de la fraction minoritaire du gouvernement chinois. Jules Ferry n'en exigea pas moins excuses et indemnités; ce à quoi Pékin fit la sourde oreille.

Attaquer partout en force était tentant, mais en ruinant le commerce nous nous mettions à dos les signataires de Tien-Tsin, les modérés, nos alliés.

Courbet reçut alors les violentes protestations de ses officiers, indignés par tant d'atermoiements. Plus que jamais, le Gouverneur républicain était mis en cause. Les Officiers de Marine lui reprochaient de les trahir, de compromettre tout le bénéfice moral et stratégique de tant d'années de combat pour asseoir notre présence en Indochine. De ces véhémentes protestations, le Ministre d'alors - Lockroy - put écrire : "leur violence étonna le public, bien qu'elle fut assez explicable de la part d'hommes parfois éminents, mais que leur existence, leur éducation, leurs mœurs, leurs traditions, leurs croyances, incitaient à considérer le Gouvernement républicain comme dangereux pour l'ordre public et funeste pour le Pays".

Énergique, mais diplomate, Jules Ferry tempéra l'ardeur combative de Courbet, tenta une politique de gages. L'occupation de Kelung (aujourd'hui Tai Ho Kou) au Nord de Formose par l'Amiral Lespès, n'eut aucun effet. Nos escadres étaient dans le golfe de Petchili et à l'embouchure du Yang Tsé. Depuis juillet, Courbet avait mouillé sa division dans la rivière Min, devant l'arsenal de Fou Tchéou, à quelques encâblures de l'escadre de l'Amiral Ting. Notre présence était destinée à "en imposer". Nous n'étions pas en guerre encore. Un dernier ultimatum avait été adressé à Pékin le 19 août. Il resta bien entendu sans réponse et le 22, Courbet apprenait que la guerre avait été déclarée. C'était l'affrontement.

Fou-Tcheou

À la sortie de la rivière, l'Amiral avait laissé en garde le Châteaurenault et le transport Saône. Devant Fou-Tchéou sa division était composée de trois croiseurs en bois : Duguay-Trouin (navire-Amiral), Villars, D'Estaing, d'un éclaireur d'escadre : Volta, des trois canonnières de mer : Lynx, Vipère, Aspic, des torpilleurs 45 et 46 et de cinq canots à vapeur. L'Amiral Ting avait quatre croiseurs, quatre avisos, trois canonnières, sept canots porte-torpille, des brûlots et naturellement des batteries de terre.

Informé de la déclaration de guerre, le 22 août 1884, Courbet fait prévenir le Vice-Roi du Fou-Kien (province de Fou-Tchéou) de son intention de combattre, par notre Vice-Consul, de Bezaure. Le plan d'attaque est soigneusement mis au point. Le 23 août, à 13h45, au moment où le courant se renverse (jusant), l'ordre d'appareillage est donné et des pavillons signalent : "commencez le feu". "Courbet est calme comme à son ordinaire. Toujours recherché dans se mise, vêtu d'un vestion en flanelle de Chine, guêtres blanches à ses chaussures, la tête coiffée d'un chapeau de paille blanche dont le ruban noir porte en lettres dorées le nom du Bayard, le croiseur qu'il monte habituellement". Et le tir commence. Courbet est à bord du Volta. Le torpilleur 46 (Commandant Douzans) torpille le vaisseau amiral chinois qui s'échoue à la rive, tandis que le 45 (Commandant Latour) attaque le Fou-Poo. Mais un officier résolu, dont on entendra parler en 1914-1918, le Lieutenant de Vaisseau Boué de Lapeyrère, à bord d'un canot du Volta, démolit l'hélice du croiseur grâce à une torpille portée et enlève le bâtiment chinois, à l'abordage !

À 14h25, le combat principal est terminé. On tiraille encore par-ci, par-là. La rivière est un fouillis de mâts et d'embarcations crevées. Mais il faut en finir avec les batteries. Le tir reprend à 14h30 et dure jusqu'à 16h00. Courbet envoie une dépêche : "Bonne journée de début". La nuit tombe. De la rive, les Chinosi tentent de profiter du courant pour lancer des brûlots sur la flotte au mouillage. Ils ont perdu 22 navires, 44 officiers et 2 000 marins. Nous avions 5 morts et 27 blessés. Au matin du 24, on bombarde l'Arsenal. Sans grand succès, car on ne pouvait, faute de fond, remonter la rivière pour s'en approcher d'assez près. Et les plus grosses pièces de 14 cm étaient insuffisantes. Quant à tenter un débarquement, le risque était énorme. Le 25 à midi, l'escadre appareilla pour sortir de la rivière.

Le Duguay-Trouin en tête, était suivi de la Triomphante qui, arrivée le 24 était venue renforcer l'escadre. Il y avait 10 milles à courir. La flotte mit trois jours à descendre le fleuve.

"Dès le second jour de cette navigation, un spectacle lugubre accompagné d'effluves abominables vint affecter sans relâche les yeux et les narives de nos matelots. C'était celui des centaines de cadavres de marins et de soldats chinois, remontés à la surface, boursoufl&eacutge;s dans leur ceinturon de cuir, qui passaient et repassaient sans cesse, entraînés par le flot et le jusant. Ces lamentables débris s'accrochaient aux chaînes des ancres, tourbillonnaient dans le remous des hélices."

À portée des batteries qui défendaient les rives, il fallait d'abord canonner, puis mettre à terre des compagnies de débarquement qui dynamitaient les fortins et les pièces. C'étaient alors de nouveaux sauts de puces de la flotille sur une portion de rivière soigneusement ratissée par les dragueurs. La Triomphante n'appareilla pas moins de vingt-six fois. Enfin le 29 août, la passe de Kimpaï franchie, la mer était devant.